À seulement trois heures de route de Siem Reap, Battambang n’a rien de la carte postale saturée d’Angkor. Ici, pas de bus par dizaines devant les temples ni de files d’attente interminables. Cette deuxième ville du Cambodge, blottie le long de la rivière Sangker, cultive un art de vivre tranquille où l’héritage colonial français, les traditions khmères et une scène artistique bouillonnante se répondent à chaque coin de rue. Pour qui prépare un voyage à Battambang, c’est la promesse d’un Cambodge plus intime, plus lent, mais tout aussi riche en émotions.
Une ville qui se découvre à pied et à vélo
Le meilleur moyen d’apprivoiser Battambang, c’est de la laisser venir à vous, sans plan trop serré. Le centre-ville, avec ses maisons de commerce sino-portugaises aux volets d’origine et ses façades pastel héritées du protectorat français (1863-1953), se prête merveilleusement à une balade matinale, quand la lumière rasante caresse les pierres et que la chaleur n’a pas encore pris le dessus. Le marché Psar Nath, animé dès l’aube, offre un aperçu vivant du quotidien local : épices, poissons séchés, fruits tropicaux et artisanat se mêlent dans un joyeux désordre.

Conseil pratique : louez un vélo pour la journée (quelques dollars suffisent) et prenez la direction de la campagne environnante. Les pistes serpentent entre rizières émeraude, maisons sur pilotis et petits ateliers familiaux où l’on fabrique encore les galettes de riz, l’alcool de riz ou le fameux prahok, cette pâte de poisson fermentée qui parfume toute la cuisine khmère. C’est aussi l’occasion de traverser Battambang, seule région viticole du pays — une curiosité que peu de voyageurs connaissent.
Le train de bambou, une expérience à vivre absolument
Impossible d’évoquer un circuit à Battambang sans parler du Bamboo Train, ou norry en khmer. Cette simple plateforme de bambou montée sur des roues métalliques circule sur une ancienne voie ferrée coloniale, à travers une campagne où les rizières changent de couleur selon la saison. L’expérience est aussi simple que jubilatoire : le vent dans les cheveux, le cliquetis des rails, et de temps en temps, une manœuvre amusante lorsque deux plateformes se croisent et que l’une doit être démontée pour laisser passer l’autre.
Un conseil pour en profiter pleinement : privilégiez les premières heures du matin ou la fin d’après-midi, lorsque la lumière est plus douce et les groupes moins nombreux. Et gardez toujours quelques petites coupures en dollars sur vous, car de petites sollicitations commerciales ponctuent parfois le trajet — cela fait partie du folklore local, à prendre avec le sourire.

Sur les traces des temples angkoriens oubliés
Battambang possède ses propres vestiges angkoriens, plus anciens d’aspect que ceux d’Angkor et presque désertés par les foules. Wat Ek Phnom, à une dizaine de kilomètres au nord, dévoile les ruines d’un temple hindou du XIe siècle édifié sous le règne de Suryavarman Ier. Malgré un état partiellement effondré, ses linteaux et frontons sculptés racontent encore l’histoire d’un royaume disparu. Une statue moderne de Bouddha, haute de plusieurs dizaines de mètres, veille désormais à proximité — un contraste saisissant entre pierre ancienne et foi contemporaine.
Plus au sud, Wat Banan, souvent surnommé le « petit Angkor Wat », mérite l’ascension de ses 358 marches en pierre. Les cinq tours qui couronnent la colline offrent, en récompense, un panorama à couper le souffle sur les plaines et les rizières à perte de vue. La comparaison avec Angkor Wat est peut-être généreuse, mais l’atmosphère, elle, est incomparable : ici, il n’est pas rare d’avoir le site quasiment pour soi.

Phnom Sampeau : entre spiritualité et mémoire
À une douzaine de kilomètres au sud-ouest de la ville, la colline sacrée de Phnom Sampeau conjugue beauté naturelle et devoir de mémoire. Le site abrite un temple bouddhiste transformé en prison sous le régime des Khmers rouges, où des milliers de Cambodgiens ont perdu la vie. Les « grottes de la mort » (Killing Caves), aujourd’hui lieu de pèlerinage et de recueillement, rappellent la part tragique de l’histoire récente du pays. Ce passage, bien que sombre, aide à comprendre la résilience et la douceur du peuple khmer d’aujourd’hui.
Le soir venu, le spectacle change de registre : vers 17-18h, des milliers de chauves-souris jaillissent des grottes voisines dans un ballet impressionnant, à la recherche de leur repas nocturne. Un moment suspendu, à observer depuis l’un des points de vue aménagés sur la colline — prévoyez d’y arriver un peu avant le coucher du soleil pour profiter aussi de la lumière dorée sur les plaines.

Battambang, capitale artistique du Cambodge
Ce qui distingue véritablement Battambang, c’est son énergie créative. La ville a formé une génération entière d’artistes cambodgiens et continue d’attirer peintres, photographes et circassiens. Le centre culturel Phare Ponleu Selpak, fondé dans les années 1990 pour offrir un avenir à des enfants issus de camps de réfugiés, est aujourd’hui internationalement reconnu pour ses spectacles de cirque contemporain mêlant acrobaties, danse et théâtre engagé. Assister à une représentation, c’est repartir avec une image vibrante et joyeuse du Cambodge d’aujourd’hui.
En flânant dans les petites rues du centre, on découvre aussi des galeries indépendantes où de jeunes artistes exposent des œuvres résolument modernes, loin des clichés touristiques. Le petit musée provincial complète la visite avec une collection de pièces d’époque angkorienne récupérées dans les temples de la région.

Où et quand partir
La meilleure période pour un voyage au Cambodge vers Battambang s’étend de novembre à avril, pendant la saison sèche et fraîche, comme expliqué en détail dans meilleure période pour aller au Cambodge. Comptez deux à trois jours sur place pour profiter pleinement de la ville et de sa campagne, sans se presser. Côté gastronomie, ne repartez pas sans avoir goûté l’amok, curry onctueux à base de poisson et de lait de coco, ou le lok lak, sauté de bœuf relevé au poivre de Kampot — deux incontournables de la cuisine khmère à savourer en terrasse, au bord de la rivière.
En repartant de Battambang
Battambang n’a pas la notoriété d’Angkor ni l’effervescence de Phnom Penh, et c’est précisément ce qui en fait une étape à part dans un voyage au Cambodge. On y vient pour les temples, le train de bambou ou les grottes ; on en repart avec le souvenir d’un pays qui se raconte à travers son art, sa nature et sa mémoire, à hauteur d’homme. Pour qui cherche un Cambodge sincère, loin des sentiers battus, Battambang tient une place à part — celle d’une ville qu’on n’oublie pas.